Les Murray en français

The following translations are taken from Thierry Gillyboeuf's Le rêve de porter des shorts pour toujours:

 Employment for the Castes in Abeyance

 Second Essay on Interest: The Emu

 Dog Fox Field

 The Cows on Killing Day

 The Instrument

 It Allows a Portrait in Line Scane at Fifteen

 A Countryman

 The New Hieroglyphics

These translations, by the same author, are as yet inédits:

 Poetry and Religion

 Lyrebird

 Jellyfish

 Inside Ayers Rock

 Five Postcards

 The Scores

 Creole Exam

 The Last Hellos



Emploi pour les castes en désuétude

J’étais traducteur à l’Institut :
paye décente, travail propre et délice du jardinier
de la théorie et données pour maintenir en forme le lobe frontal.

J’étais l’Europe occidentale. Beiträge, reviste,
dissertaties, rapports devenaient de l’anglais sous ma frappe
à un seul doigt. Jours de thé-et-de-Remington.

C’était un boulot comme l’Australie : paix et couverture,
un recours pour exilés, poètes, espions bienséants,
pour conspirateurs décidés à sortir d’entre les morts avec leurs partisans.

Je venais à bout d’un peu de vie hors des sentiers battus :
nourriture plate autour du diaphragme, longue nourriture sur les manches –
castes en désuétude, nous échangions ces histoires.

Mon collègue tchekhovien qui travaillait comme sous surveillance
me racontait des anecdotes de la vie réelle à Pékin et Shanghai
et jurait contre tous les genres subsumés dans une équation.

La profession était troublée par les ordinateurs, à l’époque :
si on réussissait à leur apprendre à ne pas rendre, disons, loin des yeux
loin du cœur par lunatique invisible

ils auraient pu nous supplanter – non pas
parce qu’il étaient meilleurs. Plus pour le principe.
Non pas que nos chercheurs fussent des types revêches :

un homme muté en provenance d’Akademgorod
me parla des blocs de croûte terrestre, leur lourd
mouvement inévitable, des collisions qui soulevaient des chaînes de montagnes,

les continents semblaient chevaucher sur ces tortues marxiennes ;
un autre avait donné une mort lente à un milliard de lapins,
une troisième équipe avait mis en bouteille l’essence de la pluie sur sol aride.

Nos scientifiques aussi étaient des traducteurs :
ils traduisaient l’univers en science,
convaincus que sinon il n’avait pas de sens.

Quand je suis parti, j’ai gardé mon Larousse et mon Leutseligkeit
et j’ai entendu dire que la traduction électronique était restée au point mort :
le langage l’avait défaite. Nous sommes une espèce linguistique.

J’ai conclu que ça a provoqué un changement dans la science,
qu’étant devenue un côté, elle est passée de l’autre côté
et s’étant effondrée, elle a continué à vive allure.

Le Prince Obolensky me succéda quelque temps
mais il retourna bientôt enseigner l’hébreu à Fidji.
Au milieu de la vie, nous avons un emploi :

recherche, voyage et impression, recherche-gauche-droite-voyage-et-bang
comme faisait la machine à écrire chinoise que j’ai vu travailler
quand j’était traducteur à l’Institut.


Second essai sur l’intérêt : l’émeu

D’un blond défraîchi comme le grass-tree, une imposante coupe à la Beatles
dresse un périscope en alerte au-dessus des broussailles et
scrute alentour. Ses gros œufs en olives font un clic huileux
l’un contre l’autre ; ses lèvres pincées en plastique
noble, son toupet sur la tête une aigrette
style mohawk, il fait gargouiller sa trachée bleu pâle :
l’émeu, Dromaius novaehollandiae,
dont la doublure sur les autres continents est une antilope,
nous regarde dans les yeux avec un œil
puis l’autre, bosse digne et hardie,
chameau condensé agitant ses plumes, Coursier Rapide de la Nouvelle-Hollande.

Les genoux en arrière dans des triples bottes dentées, tu te tiens,
Dinewan, orgueilleux émeu, aussi ordinaire que la poussière
dans ton manteau sans manches, nous rendant notre intérêt.
Le bouclier de ta popularité est branlant : tu es Pittoresque, tu es Indigène,
et même un peu Désuet. On peut te laisser vivre
mais fais attention : les zones vierges du mépris Sérieux sont souvent
des cartes blanches pour ce qu’il y a de sombre dans la nature humaine.
Les navires d’Europe la première fois sur un rivage étranger avaient l’air humble
mais, la Messe dite, les hommes commencèrent à renommer les créatures.
La dévotion devenait intérêt et avait de nouveaux traits.
À présent seule la vie survit, si on l’a rendue intéressante.

Oiseau héraldique, notre protection est une fable
faite d’espace et de négligence. Nous sommes ou pas intéressants ;
nous sommes l’ordinaire découvert sur une étrange planète.
Es-tu Précoce ou Tardif, dans l’histoire des oiseaux
qui n’existe pas et est profondément ancienne ?
Ma parentèle aussi est immémoriale et récente,
comme mon pays, qui soustrait la tienne dans des mots.
Ce distillat de montagnes se ramifie subtilement, ce déploiement
monotone de vies austères et délicates, où la pluie,
suaire tendu sur l’horizon occidental, est un revenant plissé
qui laisse tomber son long plumage hachuré couleur d’argile.

Badaud, sœur de la steppe, je vois ton œil qui regarde le chargement de notre jeep.
Je crois que ton histoire c’est que quand on t’a tendu
la main de l’évolution, tu l’as engloutie. Index et pouce
pointent de ton visage, mais la palme pour peser est en toi
qui collecte bouchons, clous, le ciment frais que tu avales notoirement,
ton numéro passager en sourdine, ton musée privé en série.
Mais aujourd’hui certaines vérités sont dites triviales. Seul Dieu les approuve.
Certains humains qui les méprisent créent une sorte de climat
que, une fois déclaré et répandu, nous appelons guerre.
Alors, avec une rapide volte-face, nous rendons la mort banale et imposante,
nous l’enrôlons pour nous bénir, la gavons pour en exprimer le drame ;

oui, nous emprisonnons et torturons la mort – cette partie est appelée paix
nous lui offrons des meurtres comme des mendiants, en quête d’importance.
Tu fais bruire des rêves de pardon, sans fuir dans ton style aéroglisseur,
sans planer vite avec tes pattes aux écailles de zinc pendillant, tes pieds laissant
des impacts de haute tension en bascule. Parent du désert, dignitaire guère comestible,
le projecteur désintéressé des seigneurs de l’intérêt
et des nobles en toges de l’ennui est une torche de vive suspension
et de ténèbres aveuglantes. Mais tu fais comprendre que c’est l’autorité d’un brigand
après les fermes extensions de l’immortalité pour tous offerte par Dieu
dont l’image est détail diurne, agrégat, en devenir et ne fait pourtant
qu’un avec l’attention ubiquitaire de quelqu’un qui jamais ne connaît l’ennui.


Chien renard champ

Pour détecter les faibles d’esprit, on leur faisait faire une phrase
en utilisant les mots
chien, renard et champ.
– Jugement de Nuremberg

Ce n’étaient pas des meneurs, mais ils furent les premiers
dans les ténèbres avec Chien Renard Champ :

Anna qui dodelinait de la tête, et Paul
qui avait grandi et pourtant ricanait,

Irma qui avait l’air d’être chinoise, et Hans
qui connaissait son monde comme le renard un champ.

Traqués avec des aiguilles, mis au froid, sans nourriture,
cette fois par milliers ils souffrirent de tristes blessures

pour avoir gardé la bouche bée, traîné des pieds et été incapables
de mettre dans le champ la proie et le chien de chasse

puis ils ont dû cogner et crier dans les camions
le moteur allumé alors qu’ils étaient arrêtés dans le Chien Renard Champ.

Nos sentinelles, dont l’holocauste ne s’arrête jamais,
elles nous désignent quand nous nous croisons dans Chien Renard Champ.


Les vaches le jour de l’abattage

Toutes les moi sont à la pâture le soleil brille.

Toutes les moi viennent juste d’être traites. Les pis encore tout picotant
à cause de cette succion sèche et édentée par les bouches glacées
qui avalent bruyamment gloup gloup gloup, et n’expirent jamais.

Toute moi à la pâture, la pâture bouge en moi.
Une moi sent l’envie du taureau, ce lourd moi pressant,
qui grimpe derrière, me laisse arc-boutée, tendue, mais légère
et à nouveau tranquille, avec la chose cristalline qui bouge en moi.

Rester immobile sur la pierre humide, traite, soulage la peine du veau en moi.
À présent la moi en chaleur monte sur moi, en sautillant, pour réclamer le taureau.

Le tracteur arrive trottinant, grommelant ; la génisse humaine
rebondit dessus, et le repas vient avec le tracteur,
de grosses roues de nourriture sèche serrée : luzerne, trèfle, renoncule, herbe,
ça a été mordu mais jamais avalé, mais c’est encore à manger.
Elle marche sur le tracteur et lui redescend, roue après roue
et toutes les moi derrière, mangeant et laissant tomber de belles bouses.

La génisse humaine a l’odeur de l’envie du taureau humain
et elle est en colère. Toutes les moi la regardent nerveusement
pendant qu’elle chasse le chien que moi rêve d’encorner : notre ennemi
à la stupide langue déliée. Moi voudrait l’écraser pour le faire hurler.

Moi, entourées de toutes parts, se dispersant dans la pâture.

Une moi est encore dans la cour, l’endroit dépourvu de pâture.
Moi, vieille et avec mal aux os, peu de lait dans ce moi maintenant,
lèche le bois. Le taureau humain le plus âgé arrive.

Moi dans la cour pisseuse. Un bâton sort de l’humain
et claque, comme le fouet. Moi tremble et tombe
avec le terrible, le sang de moi, qui sort derrière une oreille.
Moi, cet autre moi, à terre, rêvant à la cour nue.


L’instrument

Qui lit la poésie ? Pas nos intellectuels ;
ils veulent la contrôler. Pas les amoureux, pas les combatifs,
pas les candidats. Eux aussi l’écrèment pour en faire des bouquets
et des cartes maîtresses magiques. Pas les pauvres écoliers
pétant furtivement quand ils sont immunisés contre elle.

La poésie est lue par les amoureux de la poésie
et entendue par quelques autres qu’ils entraînent au café
ou à la bibliothèque de district pour une lecture bifocale.
Les amoureux de la poésie peuvent totaliser un million de personnes
sur toute la planète. Moins que les joueurs de skat.

Ce qui leur procure du plaisir est une pellicule jamais mortelle
distillée, en vers principalement, et suspendue en calme
extase sur la surface du papier. Le reste de la poésie
dont ce fut un temps partie intégrante régit encore
les continents, comme il l’a toujours fait. Mais à condition maintenant

que son vrai nom ne soit jamais prononcé : constructions mentales, poésie sauvage,
l’opposé mais aussi le secret du rationnel,
et qui la lit ? Ah, les amoureux, les écoliers,
les polémistes, les généraux, les rois du crime, tout le monde les lit :
Porsche, décollage, Gaia, Cool, patriarchie.

Parmi les strophes sauvages il y en a beaucoup qui exigent votre chair
pour les incarner. Seul l’art accompli,
libre de toute obédience à son époque, peut vous pirouetter
à travers et en travers des plus grands poèmes à l’intérieur desquels vous êtes.
En étant à l’extérieur toute la poésie est un vide inaccessible.

Pourquoi écrire la poésie ? Pour le chômage surnaturel.
Pour les migraines indolores, qui doivent être exploitées pour frapper
au bas du bras qui écrit au moment le plus mûr.
Pour les ajustements successifs, calibrer un verbe
avant que la transe ne vous quitte. Pour travailler toujours par-delà

sa propre intelligence. Pour n’avoir pas besoin de soulever
et trahir le pauvre pour le faire. Pour une célébrité qui ne vous dévore pas.
Peu de choses en politique lui ressemblent : peut-être
la réinvention par les colons australiens du vote
secret sarcastique adopté depuis longtemps, dans lequel la déflation pouvait se cacher

et, comme quelqu’un qui apporte le bien-être, couvrir de honte les Révolutions
aux fosses communes, tranchantes comme des haches, pareilles à des licteurs.
Était-ce la victoire du monde brillant de la couardise morale ?
Respirer dans le rythme onirique quand on est réveillé et loin de son lit
manifeste le don. Être tragique avec un livre sur la tête.


Ça autorise un portrait à quinze ans en lignes scandées

Il conserve un léger accent “martien”, de ses années de phrases uniques.
Il ne serre plus dans ses bras pour désarmer. Ça lui permet progressivement de l’affection.
Ça ne permet pas la proportion. La détresse est absolue, hurlante, et le fait courir à une vitesse effrénée dans des portes qui se fracassent.
Il aime les cyborgs. Leur pouvoir taciturne, avec son intonation.
Ça le fait encore courir autour de la maison, seul dans le noir, en gazouillant et en riant.
Il peut lire des choses sur les sols, la population et la Nouvelle-Zélande. Sur des sujets neutres il est analphabète.
Arnie Schwarzenegger c’est un acteur. C’est pas un vrai cyborg, hein, Papa ?
Il vit sur quarante acres, avec des animaux et des arbres, et ne cesse de les dessiner.
Il connaît la carte des sols fertiles sur Terre et peut la dessiner à main levée.
Il ne peut mentir que dans un cri paniqué DésoléDésoléC’estpasmoiqu’aifaitça ! évitant tout conflit avec les autres et lui-même.
Quand il partait en courant c’était toujours chez les maraîchers pour vouer un culte aux fruits empilés.
Son pays préféré était l’Ukraine : presque entièrement constitué de profonds sols fertiles.
En gloussant, il a grimpé sur le stupide psychiatre freudien qui nous expliquait que l’autisme résultait de parents “frigorifiques”.
Quand on lui demande de sourire, il prend en photo un sourire-rictus sur son visage.
Ça a interdit pendant longtemps tous les films naturalistes. C’étaient des films d’adultes.
S’ils (autrement dit, lui) sont méchants la police les mettra dans un hôpital.
Il dessinait parfois la ferme au milieu de rizières chinoises ou balinaises en terrasses.
Quand il a fugué, il a fait du vacarme dans le poste de police, jouant trois fois plus vite qu’un adulte.
Seuls les films d’animation convenaient. Qui veut la peau de Roger Rabbit offrit ensuite un peu de répit.
Les phrases qu’on lui disait, il les prenait comme un enseignement et les répétait.
Quand il vouait un culte aux fruits, il criait comme s’il était empoisonné quand on lui en donnait à manger.
Une première conversation d’un seul mot : Afion. – Oui ! Avion, c’est bien, bébé ! – Afion.
Il n’a rien oublié et se rappelle la qualité précise des expériences.
Ça nécessite des jugements : Est-ce que voler c’est rouler, aussi mal que de tuer ?
Il compte d’un seul coup d’œil, sans regarder. Et il ne s’est jamais perdu.
Quand il ne mangeait que des noix et des fruits secs, les mots étaient pour les extrêmes urgences.
Il connaît toutes les races d’oiseaux et les comtés d’Irlande.
Il avait commencé à parler, puis s’est remis à babiller, puis le silence. Ça a empêché toute conversation durant des années.
Quand il vous prenait la main, c’était pour la travailler, comme un outil polyvalent.
Il est le miroir de la colère, et grossit tout ce qui est à côté de lui, en le mettant en pièces de rage.
Ça ne lui autorise pas encore des fruits frais, ou bien du jus d’orange avec des morceaux dedans.
Il nageait dans le barrage au milieu de l’hiver la nuit. Ça n’avait aucune règle quant au froid.
Il était terrifié par le tonnerre et finissait par crier comme s’il s’agissait d’une explication Ça – en colère !
Il grillait un œuf qu’il avait cassé dans du pain. Des échanges sur la connaissance des sols sont appelés paroles de terre.
Il vit dans l’objectivité. J’ai su que la paralysie de Bell disparaissait de mon visage quand lui m’a dit que c’était bien le cas.
Ne dis pas le mot ! quand il avait huit ans interdisait le mot “autiste” en sa présence.
Les questions badines sur les petites amies font apparaître la terreur dans son regard et bouchent ses oreilles.
Il plaçait parfois la ferme au centre d’un Middle West américain labouré.
Contact yeux, M’man ! signifie qu’il veut vraiment de l’attention. Il n’aime pas le contact-Je.
Il est gentil et équitable, mais toujours un peu jaloux. Ce fut un soulagement quand ce peu arriva.
Il surfe, joue au bowling, marche durant des miles. Pendant des années il n’a pas entraîné son bras gauche en courant.
J’veux devenir quelqu’un d’intelligent ! l’air terrifié au fil des ans. J’veux devenir quelqu’un d’intelligent !



Un autochtone

Sur les longues plaines au nord du fleuve
un ancien en veste de cuir fait du stop
pour aller aux obsèques de sa fille.


Les nouveaux hiéroglyphes

Dans le langage du Monde, parfois appelé
Route de l’Aéroport, une montgolfière avec une gondole
dessous est le symbole de la spéculation.

Les pouces en bas vers l’oreille et la langue :
le Monde peut être écrit et lu, voire peint,
mais pas parlé. Les gens utilisent leurs propres mots.

Les lettres romaines sont là pour les noms, pour p. ex.
OK et H2SO4, pour les notes de musique,
mais il s’agit surtout de diagrammes : la silhouette en jupe et celle en pantalon

se sont enfuies de la porte des toilettes. Je (autrement dit, saya,
ego, watashiwa) suis deux yeux sans pupilles ;
on ne les voit pas quand on regarde à travers eux.

Tu a les deux pupilles, nous en a une et l’autre aveugle.
Bien c’est les pouces en l’air, le pouce et le doigt fermant les lèvres
signifient confidentiel. Mal, des yeux de serpent triangulaires.

Il faut toujours s’efforcer de rendre les symboles évidents :
l’éclair de l’électricité, le stéthoscope ailé bien sûr
pour médecin volant. Un berceau en flammes ? Industrie du film soviétique.

Les pictogrammes ne devraient pas être trop propres à une culture :
ce qui n’est évidemment pas le cas d’un cœur encerclé et biffé.
Pour rouge, le crachat de bétel se délitant en as de carreau.

Noir, c’est l’as de pique. Le roi de pique
représente le Patron du syndicat, le deux est peu d’effort.
Si est le signe sténographique de la Balance, les plateaux.

Quelques images littérales traduisent force noms et verbes
et les ordinateurs peuvent en créer plus vite que les scribes des Pharaons.
Un prospectus de bordel est aussi explicite que l’action,

mais partout on trouve le parler des tournesols, i.e.
la métaphore, comme nous l’avons vu. Une silhouette chevauchant un crochet
céleste tenant de la nourriture d’une main est le pictogramme de la grâce,

deux animaux dans un livre signifient Nature, deux livres
dans un animal, instinct. Du riz dans un bol avec des baguettes
indique la nourriture. Le chiffre 1 couché à plat ventre égale autrui.

La plupart des émotions sont des mini-visages, et le
phylactère est omniprésent. Avec un taureau dedans, c’est du dialecte
pour des affiches à l’intérieur. Le soleil et la lune ensemble

dans une bulle, c’est la poésie. Le soleil et la lune au-dessus d’une palette,
au-dessus de chaussures etc. sont tous des formes d’art – mais au-dessus
d’un cœur brisé et d’une coupe de champagne ? Déchiffrez ça

et vous commencerez à penser en Monde, dont la grammaire
est laconisme chinois et fluidité. Qui a besoin du livre
quadrilatère-vaut-diamant, le dictionnaire, pour savoir que des silhouettes

menées par des ficelles nouées aux parties génitales signifient la mode ?
tout comme une jupe sous un cercle signifie réservée
ou un cercle similaire surmonté de deux flèches veut dire macho.

Tous les peuples sont par moments comme un chat dans l’eau avec le langage
mais il promeut l’oiseau international sur l’épaule.
Cet avant-goût pose désormais son couteau et sa fourchette bien parallèles.


Poésie et religion

Les religions sont des poèmes. Elles concertent
notre esprit diurne et onirique, nos
émotions, instinct, souffle et geste originel

dans la seule façon totale de penser : la poésie.
Rien n’est dit tant que ça n’a pas été rêvé en mots
et rien n’est vrai qui ne consiste qu’en mots.

Un poème, comparé à une religion accomplie,
peut être comme la seule brève nuit nuptiale dont
meurt et vit le soldat. Mais c’est une petite religion.

La pleine religion est le grand poème de l’amour itératif ;
comme tout poème, elle doit être inépuisable et complète
avec des endroits où nous demandons : Pourquoi le poète a fait ça ?

On ne peut prier un mensonge, disait Huckleberry Finn ;
on ne peut pas le poétiser non plus. C’est le même miroir :
mobile, oblique, étincelant, nous l’appelons poésie,

fixé au centre, nous l’appelons une religion,
et Dieu est la poésie prise dans chaque religion,
prise, pas emprisonnée. Prise comme dans un miroir

qu’elle a attiré, étant dans le monde comme la poésie
est dans le poème, une loi contre sa fermeture.
Il y aura toujours de la religion tant qu’il y aura de la poésie

ou son absence. Toutes deux sont données et intermittentes,
comme la façon d’agir de ces oiseaux – colombe lophote, perroquet rosella –
qui volent les ailes fermées, puis les battent et les referment à nouveau.


Oiseau-lyre

Menteur fait d’un fouillis de feuilles, qui tremble ossu sur un taquet
de la taille d’un poulet sous les froufrous, des interstices dans un accroche-cœur
le ou la montrent, dansant en rythme ou non. Et sans ordre précis.
Imitateur caudé venu d’un temps immémorial pour intriguer le prochain archiviste,
je miaule l’oiseau chat, je scie à travers, je hulule la femelle dingo, je dérange
le silence net des bois avec des oiseaux cloches, gazouille le barbouillis de la pie, attache
la clarine à la bouilloire ; je mets en rang l’excentrique présidium des canards
ou simule un faiseur de trilles comme un ruisselet lyriquement réfléchi sur la rive.
Je résonne faiblement. Je ne modifie rien. Je ne chante que du vrai pour le vrai,
de Gahn la grue à Gun la tronçonneuse, d’une chose urbaine à l’être,
hibou Femme qui Hurle et discours humain : yiidaHeï et youddionnanneun.
Tout mon Moi consiste en mimétisme. Silencieux, les oiseaux-lyres cométaires
sont une fonction de la forêt pluviale. Leur vol les élève à peine d’un demi-ton.


Méduse

Globe globe globe globe
molles coupes de verre à l’envers
au-dessus de services de pis enchevêtrés
sous la surface du soleil.


À l’intérieur d’Ayers Rock

L’intérieur d’Ayers Rock est éclairé
par des lumières fluorescentes par paires
sur des colonnes d’acier soutenant le plafond
en toile de chapiteau d’un bleu de brume
tendue au-dessus de pavés qui ne glissent pas.
Dessinant un coude autour de la cafétéria
dans l’immense espace intérieur
se trouve une Voie Lactée de chaises en plastiques
regroupées par quatre autour des tables
tout du long jusqu’à l’enclave des chauffeurs routiers.
Des coolabah empoussiérés grimpent au plafond,
des télés parlent en couleurs bavardes et
le long des murs se trouvent des devantures Outback :
la Librairie de la Ruche pour les brochures,
le Bazar aux Affaires, la Cuisine Rurale en conserve
et l’Expérience Dreamtime en tôle
qui est fermée la nuit.
Un haut remblai de bocaux de sucettes
avec médailles et rubans préside sur
les comptoirs de l’île comme des cageots ouverts,
l’un étiqueté White Mugs, qui en est recouvert.
Un policier en deux dimensions
décourage les vols à l’étalage de cadeaux
et près de l’entrée, où on paye
l’essence, se tient un homme tribal
avec peintures sur les côtes et pompon pubien.
Il est tout doux et gentil.
Par-delà l’univers des enfants
il y a des fossiles, ressemblant à de vieux
dessins froissés d’animaux dans la pierre.


Cinq cartes postales

S’étant extirpé de la
peluche, le wallaby aux joues blanches
s’assied entre ses hanches
comme un tailleur rural d’antan derrière
son arrière-cour déployée, sa queue,
et l’ourle de ses doigts noirs.

       ○

Pommes cosmiques par Cézanne :
leurs couleurs ruisselantes heurtent
des longueurs d’ondes de pourpre et de vert
dans le vent de particules jaunâtre.
Incliné, parallèle et torrentiel,
Chaque objet est un goulot de vitesses.

       ○

Les cuisines de cette université d’Oxford
du 18e siècle font dix mètres de haut
près des cuisiniers aux yeux pédonculés arrosant
des oiseaux bronzés embrochés par centaines tout le long
de la plaque métallique chauffante devant le feu de l’enfer.
Sous les grands vitraux losangés de l’église
d’autres farinent, fourrent, plumes. Et ça aussi
c’était le présent autrefois, cet absolu des imbéciles.

       ○

1828. Des taudis en bois du futur
surmontent un vaisseau de ligne, qui en accueille d’autres
susceptibles de prendre d’assaut St. James.
De joyeux fils à linge signalent qu’ils sont en route
pour le bout du monde, pour s’y emparer
des terres des aristos dévêtus
riches en mythes et en grammaire formelle.

       ○

Une route goudronnée miroitante à travers
une plaine sauvage. Ciel de crachin.
Un vélo est garé dans un grand livre
retourné façon tente sur le bord.
Quelqu’un qui émerge dit J’ai lu des choses complètement
dingues dans ce bouquin. “Tous les oiseaux
ont des fausses dents en pierre et entrent
dans le monde dans leur cercueil”. C’est dedans.


Les dates

L’australie depuis la fédération

1901

Quand nous étions tous des domestiques
nettoyant les taches de Madame
j’ai abandonné mon bébé
et la fille noire a gardé le sien.
Quand j’ai eu mon grand cheval,
des choses vivantes ressentaient mes éperons
et les fleurs faisaient un clayonnage doré.

 

1921

Ce mot faible les Battlers :
j’ai vu dans le train des familles
faire des capuchons avec des sacs de blé
pour se protéger de la pluie ;
Tom a vu un marché vendeur
rendre inutiles les filles australiennes
et pour Tom les fleurs étaient des pavots.

 

1941

Viens là, Ginger Meggs :
est-ce le thé et la graisse de rognon de Susso
qui ont mis ces étriers sur tes jambes ?
Si Sœur Kenry pouvait le faire
tu marcherais à nouveau comme un fantassin,
gauche-droite et gauche-droite
et les couronnes seraient des orchidées de Singapour.

 

1961

Nous sommes venus parce qu’ici il n’y a pas de politique
disaient tes beaux-parents. Douce langueur monotone !
et une pilule était une corvée asexuée à l’école
mais quelqu’un apporta des bassinets sous contrôle ;
tu étais jeune et libre pour longtemps :
cela provoqua peu ou prou cette grande couleur
et bientôt les fleurs vinrent par câble d’Amérique.

 

1981

Tu te levais en grimpant,
tu te levais en descendant
comme une paix narquoise avec quelques imports
suspendus dans ta ville natale.
Quand le vert apprit à rouiller le métal
les dîners osèrent ne pas être marron
et les fleurs étaient des glaïeuls jetés.

 

2001

La mode gouvernait, mais une autre reine régnait.
Certaines danses absurdes demeuraient :
C’est le soir ici, Nonna, hein !
Le monde ne se terminera pas aujourd’hui.
Notre dernier voyage de guerre, et aucun d’entre nous de tué !
Les droits collectifs seuls étaient insufflés ;
le singulier était bâillonné et aux abois
et les fleurs étaient des roses d’Or olympique.


Examen créole

Quel âge avais-tu quand tu as vécu pour
la première fois dans une maison imperméable ?


Les derniers saluts

Ne meurs pas, Papa –
mais on meurt quand même.

Cette dernière année il divaguait :
démonta une lame de tronçonneuse
et en bricola une de rechange avec des morceaux.
Peut-être que si je me couche
ma tête ira mieux.
Son épaule gauche ne cessait de monter
plus haut sous son cardigan.

Il pouvait voir la mort sur un visage.
La famille lui rendait visite pour qu’il regarde
ceux qui étaient malades et dise ce qu’il en était.
Le moment venu, on le lui a dit.

La bosse trouvée dans sa tête
avait la taille d’un œuf de canard. Ne le fit jamais souffrir.
Deux à six mois, Cecil.

J’irai bien, grondait-il
à sa pauvre sœur au téléphone
j’ferai ça quand j’aurai fini d’mourir.

       ○

Ne meurs pas, Cecil.
Mais on le fait quand même.

Se rendant une dernière fois
dans le bush, d’étranges chicots
massifs fissurés décharnés blancs
repoussant en manches de fouets.
Je pouvais couper toute la journée.

Je pouvais toujours encaisser
un chèque, à Sidney ou ailleurs.
N’importe quelle boutique.
Mangeant, toujours en bout
de table, il ne trouvait plus désormais
la nourriture à côté de son couteau.

Désolé, Papa, mais voilà
as-tu pardonné à tes ennemis ?
Ton père et tous les autres ?
Toute une vie de blessures.

Sans doute que oui (sourire grimaçant). Je
n’y pense plus à présent.

       ○

Les gens ne peuvent plus dire
au revoir. Ils saluent une dernière fois.

En allant trop vite, après Noël,
il est sorti en trébuchant
de sa chambre, où ses photos
étaient accrochées au-dessus des autres meubles
et accueillaient ses pleureuses.

Le courage de ses fanfaronnades,
la grosse voix ferme de sa confusion.

Les deux derniers jours à l’hôpital :
ses longs avant-bras étaient encore
rouge acajou. Ses mains
agrippaient le cadre en étain. Je meurs.

Le second jour :
Tu te donnes un mal de chien à parler mais
je suis trop occupé à mourir.

       ○

Le chagrin prit fin quand il mourut,
le veuf pareil aux soldats qui
ne vivront pas la vie que leurs camarades ont ratée.

T’es un bon gars Cecil ! Plus de chien Bluey.
Plus d’heure des vaches. Plus d’histoires.
Nous nous servons encore de ton imagination,
elle était plus forte que toutes les nôtres.

Ta tombe est devenue plus petite
d’une certaine manière, durant ces trois mois.
Plus pointue tandis que l’argile se racornissait,
comme une fermeture fichée sur un manteau.

Tes bottes de cricket sont
au musée d’État ! D’étranges lettres
arrivent encore. Deux autres sont morts depuis toi :
Annie et Stewart. Le vieux Stewart.

Pour ton jour il y avait pas mal de monde,
la famille, et des gens venus de loin.
Mais bien sûr bon nombre sont d’abord
partis pour leurs propres obsèques.

De nos jours les snobs essayent
de nous écarter de la religion.
Qu’ils aillent se faire foutre.
Je te souhaite le bon Dieu.




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